Dieudonné, Taddéi et la théorie du complot

Publié le par intoxikinfo.over-blog.com

Par Bernard Henri Levy,

 

Interviewé par Les Inrockuptibles, -Frédéric Taddeï explique que, s’il « a invité plusieurs fois Dieudonné » dans son émission, « Ce soir ou jamais », c’est pour montrer qu’il n’existe pas de « lobby » interdisant à celui-ci l’accès aux grands médias. Et, tout à son élan, tout à son -vertueux et héroïque aveu, il ajoute : « je suis la preuve, et la seule, qu’il n’existe pas de complot ». On a bien lu. On se frotte les yeux, mais on a bien lu. Si les mots ont un sens, s’ils ont été relus et que l’animateur n’a, comme on peut le supposer, pas été piégé ni trahi, il est en train de nous dire, en quelques phrases, plusieurs choses.

1. La seule façon de lutter contre l’antisémitisme (c’est-à-dire, en l’espèce, contre une théorie du « complot juif » dont on sait, depuis Poliakov au moins, avec quelle efficacité et constance elle nourrit « la plus longue haine ») est de donner la parole aux antisémites eux-mêmes (c’est-à-dire à des gens qui, non contents de promouvoir ladite théorie du complot, se sont fait un fonds de commerce de la provocation négationniste, de la casuistique inhérente au thème de la compétition victimaire ainsi que d’un antisionisme enragé, de plus en plus nauséabond) – thèse dont on admettra, déjà, qu’elle est pour le moins étrange et risquée.

2. Ceux qui ne partagent pas cette analyse peuvent, dit en substance Taddeï, nous raconter ce qu’ils voudront. Ils peuvent nous expliquer que, s’ils ne reçoivent pas, eux, Dieudonné, ou Soral, ou tel autre, c’est parce qu’ils n’en ont pas envie et estiment que nul n’est tenu, après tout, de s’imposer et d’imposer à autrui le « face-à-face » avec des gens dont les élucubrations sont, dans le meilleur des cas, comiques et, dans le pire, pestilentielles. Ou parce qu’ils obéissent à une règle simple, pragmatique, mais qui fonctionne vaille que vaille depuis des décennies : passe encore quand ces gens sont les responsables d’un parti mêlé au jeu politique républicain et représentatif, à ce titre, que cela plaise ou non, d’une fraction significative de l’opinion – mais, quand ils ne représentent qu’eux-mêmes, quand ce sont juste des histrions, ou des chefs de secte, ou des personnages qui n’existent que par la répétition de leurs provocations poisseuses, où est l’obligation ? Ou bien, enfin, parce qu’ils respectent, tout simplement, la loi (laquelle ne fixe, en -effet, et en France, qu’une limite à la liberté d’expression : le -racisme et l’antisémitisme). Balivernes, suggère Taddeï. La vérité vraie, la seule (ou celle dont lui, Taddeï, se dit, plus exactement, certain qu’elle sera seule retenue par la communauté téléspectatrice) c’est qu’ils sont, ce faisant, les agents plus ou moins occultes du fameux « complot » – certitude dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est, cette fois, peu flatteuse pour cette communauté en général ; pour celle, en particulier, des habitués de « Ce soir ou jamais » ; et pour, naturellement, les confrères innombrables dont l’obstination à ne pas servir de porte-voix aux salauds ne s’explique que par le complot.

3. Cette affaire de complot, l’idée qu’il existe donc un lobby pesant de tout son poids d’influence pour, sur ces -sujets comme sur d’autres, définir, formater, imposer, une pensée unique n’est, dès lors, plus une chimère ou un fantasme mais une quasi-réalité puisque M. Taddeï est la « seule » preuve que ce complot « n’existe pas » et qu’il n’y a que lui – oui, oui, que lui… – pour apporter à cette réalité, que l’on qualifiera aussi de réalité du dernier seuil, un vivant mais, du coup, bien fragile démenti. Que se passerait-il si M. Taddeï n’était pas là ? Où en serions-nous s’il ne se dévouait pour, en dialoguant avec Dieudonné, administrer la preuve que, contrairement aux apparences, il n’y a pas de complot juif ? Que deviendrions-nous si la télévision publique ne venait, dans sa très grande sagesse, de prolonger jusqu’en 2014 le bail de ce résistant et son droit à nous saouler avec les insanités d’un homme qui, dans « Mahmoud », son dernier spectacle, présente le président iranien comme son « maître », le chef du Hamas comme une réincarnation de De Gaulle « en plus charismatique », les juifs comme des « négriers », le judaïsme comme une « religion du profit » et l’existence de l’auteur de ces lignes comme la preuve que la Shoah n’a – sic – « peut-être pas existé » ? On peut sourire de tant d’outrecuidance. Mais on ne peut pas ne pas frémir, aussi, face à l’inévitable perversité portée par le raisonnement.

Car l’affaire peut sembler minuscule.

Mais elle l’est, en réalité, beaucoup moins qu’il y paraît.

D’abord à cause de l’autorité du support – branchitude et compagnie – qui a recueilli cette interview et lui consacre, comme si de rien n’était, sa couverture.

Ensuite à cause de la personnalité de l’interviewé, de sa place dans le paysage médiatique d’aujourd’hui ainsi que du talent que salue l’hebdomadaire et dont j’ai pu, moi-même, à différentes reprises et, comme il est dit, « en tête à tête », prendre la mesure – circonstance évidemment aggravante.
Et puis, enfin, parce que nul ne s’est, à ma connaissance, et à ce jour, ému de ces propos qui, même noyés dans le flot d’une longue conversation, ne peuvent que ratifier le plus redoutable des poncifs – comme si, dans le climat de décomposition ambiant, ce type de dérapage n’étonnait, soudain, plus personne.
Mais peut-être est-ce de l’intéressé lui-même que viendront le démenti, la mise au point ou, mieux, le complément d’analyse qu’espèrent tous ceux qui ne se résignent pas à voir le dilettantisme tenir lieu d’éthique, de politique et même de style. Attendons.

 

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